CRYSTAL JOURNAL D'UNE EXPERIENCE PAS COMME LES AUTRES
Par Sylvain Bonheur
Je n'étais pas le genre de mec à prendre de la drogue... Pourtant cet été, j'ai fumé du crystal, juste pour voir, par curiosité. Peut-être ne voyez-vous pas l'intérêt de lire mon témoignage? Pourtant mon aventure peut tous vous arriver... Les drogues circulent autour de nous, dans les clubs, sur le net, dans la communauté gay. Je ne prétends pas vous dire comment vous devez agir face à ces produits et comment vous devez gérer le safe sex. Ceci est simplement mon expérience. Je vous la donne. À vous de vous forger votre propre opinion.
Lire aussi :
- ÉPISODE 1 BETTER THE DEVIL YOU KNOW
- ÉPISODE 2 I'M A SLAVE FOR U
- ÉPISODE 3 NOTHING'S GONNA STOP ME NOW
- ÉPISODE 4 JESUS TO A CHILD
- ÉPISODE 5 I'M NOT SCARED
- ÉPISODE 6 DANGEROUSLY IN LOVE
Hôpital Tenon, 1 heure du matin, les urgences... Pas de docteur Ross en vue. Le Diable était fort, présent. Il me réconfortait, assurait à ma place. J'ai attendu 35 minutes, interminables. Puis une interne est venue. J'ai tout raconté, la consommation abusive de drogue et la baise sans capote. Elle a haussé les sourcils, à peine, blasée, notant sur un papier : «Exposition au VIH par éjaculation insertive anale». J'ai laissé faire même si ce n'était pas vrai pour le jus. Elle m'a demandé si mon partenaire était séropo, j'ai dit oui. Elle l'a fait venir afin de lui demander quels étaient son traitement et le service où il était suivi. Le Diable donna le nom d'un grand ponte du sida. Dès le lendemain, un médecin appellerait son secrétariat pour avoir accès à son dossier médical. On m'a donné des cachets. Nous sommes repartis en taxi. Satanas a tout payé. Ce matin-là, il m'a couché de nouveau dans son lit...
L'après-midi, retour à l'hôpital de jour : prise de sang, attente, indifférence. J'ai encore raté une journée de boulot. La quatrième. Rebelote sur mon histoire de drogue, je le faisais exprès. On ne m'a même pas demandé ce que j'avais pris, ni même si cela allait moralement, ni même proposé de voir un psy - le mien était en vacances. Apparemment, le Diable prenait déjà un traitement costaud. On m'a donc donné du Kaletra. Comme si c'était anodin, comme si j'avais un rhume. J'ai passé l'après-midi là-bas, complètement paumé, à tourner en rond pour trouver la pharmacie et la sortie. Franchement, où sont la prévention, la parole dans ce dispositif postexposition au VIH?
Arrivé chez moi, j'ai pris les pilules. La chiasse est arrivée le jour même. J'avais mal au bide, envie de péter, mais je me suis chié dessus. J'avais le cul tellement dilaté... J'ai changé mes sous-vêtements. Le mardi, je reprenais le travail, complètement en décalage avec mon environnement... Le service public : pas trop le genre d'endroit où les gens ont les moyens de s'acheter des substances autres que du shit ou de l'herbe. C'était de pire en pire, fatigue, maux de tête, nausées, chiasses. Oui, c'est comme on m'avait dit, tout pareil... Pas besoin de se foutre en l'air pour le savoir, on ne nous ment pas, un traitement prophylactique, c'est pourri. Durant la semaine, j'ai eu des pics d'excitations très forts et je repensais au crystal. Ça dure dans le temps cette saloperie. Les odeurs de coke brûlée envahissaient mon nez régulièrement. J'ai fini par convaincre Doudou de se remettre avec moi, je ne sais pas comment, mais j'étais en train de couler. J'essayais de m'accrocher à tout ce qui passait, j'envoyais des mails, j'appelais des amis, je parlais, je parlais, et j'ai décidé de reprendre des antidépresseurs. Doudou est revenu à la maison, mais il ne disait plus rien, me regardait comme un monstre. J'étais furieux car il n'exprimait aucune colère. Je venais de faire les pires conneries et seulement une personne m'aura engueulé, les autres ont ri. Dans le frigo, il y avait les médocs, et Doudou ne demandait rien. Je n'arrivais pas à parler. J'avais trop honte, j'aurais voulu qu'il fasse le premier pas vers moi. On ne baisait pas, je ne pouvais pas le toucher. Je n'assumais pas...
C'était dramatique car Doudou avait posé sa démission pour partir le plus vite possible en Angleterre. C'était l'escalade. Habituellement, il a un sourire magnifique, presque innocent, le regard de Bambi. J'avais cassé ce magnifique sourire, j'avais cassé la candeur de son regard. Comment avais-je pu faire ça ? Comment avais-je pu tomber aussi bas ?
Pour autant, très vite, dans les jours qui ont suivi, j'ai cru reprendre pied. Je décidais donc de ne pas continuer les antidépresseurs. J'avais un choix à faire. Le Diable d'un côté, Doudou de l'autre. Il m'agaçait de plus en plus, au fur et à mesure d'une apparente amélioration de mon état moral. Il se plaçait en victime et refusait de me punir, me laissant seul face à ma culpabilité, l'instrumentalisant inconsciemment à son propre compte pour se venger. Il ne comprenait pas que l'attaque n'était pas dirigée contre lui, contre notre couple. C'était plus profond. De son côté, le Diable a pris conscience de quelque chose. Il a demandé à voir une psy dans le service où il est traité. Dès la première séance, il a parlé de nous et de notre dérapage. Pour toutes ces raisons, je me suis retrouvé à dialoguer avec lui. Avec le Diable, on pouvait discuter, et l'angélique Doudou me semblait soudain complètement hermétique et incapable d'extérioriser ses émotions et son ressenti. Tout dans cette histoire aurait dû nous condamner le Diable et moi, et pourtant, je trouvais Doudou déplorable, il réagissait comme une femme trompée, comme une actrice des «Feux de l'amour». Il ne comprenait pas que ce qui se jouait, il ne m'aidait pas. J'avais ouvert une porte trop violente sur le sexe. Il refusait d'assumer ma part d'ombre, il aurait voulu garder l'illusion de ce qu'il croyait être moi, le Sylvain Lumineux, le Sylvain Bonheur, pas l'autre... Je lui donnais à voir un spectacle insupportable. Il ne pouvait que refermer un peu plus sa carapace et tenter de se dédouaner de l'échec de notre relation en me faisant porter le chapeau.
J'étais donc odieux avec lui, je m'en rendrai compte trop tard. Il était maintenant pris dans un compte à rebours pour préparer son départ et pourtant, il ne faisait rien. Je ne me rendais même pas compte qu'il souffrait, j'étais moi-même assez malmené par la trithérapie qui m'assommait. J'avais deux hommes, l'un me coulait, et l'autre me dynamisait. Bien évidemment, le Diable a essayé de me tenter encore, bien évidemment il a des pratiques bareback. Je découvrais un monde où tous mes fantasmes étaient possibles, tout se présentait à moi. Je voyais l'idée. Plus de contraintes, tout pour la baise, du jus, des bites, des drogues, les meilleurs médecins pour avoir les meilleurs traitements, tout oublier, juste jouir, jouir, jouir... J'ai fini par envoyer chier Doudou, Dou, Dou, trop de doux. Je vous passe le récit de la rupture et des débris filant derrière la queue de la comète... Ce fut terrible, terriblement dur, et le Doudou en question est devenu monstrueux. Symboliquement, il m'a tué, s'autorisant les pires méchancetés au nom d'une morale de base que j'aurais bafouée. Mais je l'aimais. Mon seul crime dans cette histoire, c'est d'avoir laissé mes souffrances agir à la place des mots...
Car au fond, j'étais vraiment la victime, étrangement. Doudou, je l'ai trompé, oui, mais depuis le début de notre relation, il attendait le faux-pas Il me répétait sans cesse : «Tu vas partir, tu vas me laisser tomber, tu vas me tromper» et de mon côté, je me démenais pour construire notre vie de couple, pour nous trouver un nid, pour le couver, le panser de ses plaies d'enfant, lui donner des preuves d'amour. J'avais juste oublié son inconscient. Doudou ne pense pas mériter d'être aimé. Plus je voulais l'aimer, plus il me rejetait involontairement, non pas par des mots, mais par des actes comme celui de vouloir partir en Angleterre ou ailleurs, au moment précis où nous devions nous installer ensemble (vous verrez par la suite pourquoi je me permets de formuler cette analyse en me plaçant en victime). Il avait cette demande paradoxale : «Donne-moi tout ton amour car je t'aime, mais ne me demande pas de l'accepter car je ne le mérite pas, et je sais que tu vas me l'enlever. Sois à moi, mais ne me demande pas de rester près de toi, car je préfère m'éloigner plutôt que de te perdre.» Doudou m'avait choisi précisément parce que j'avais une fragilité sur la sexualité. En cas de crise, c'est mon point faible, c'est par là que je craque. Et moi, je l'avais choisi pour guérir la blessure de mes parents. Mais c'est de ma propre enfance que je devais guérir, et lui aussi...
Je n'avais pas encore fait ce travail d'analyse. Je me suis mis à avoir la haine... J'avais détruit un amour que j'ignorais ressentir aussi fort. J'avais détruit une possibilité de guérir notre couple, du moins j'avais cette (fausse) impression. C'est tout simplement impossible. On guérit d'abord son enfance, et après on peut aimer correctement. À ce stade, je n'avais pas encore fait ce chemin, et je pouvais être tenté d'en finir en prenant un plaisir immense... The Gift... Me faire contaminer volontairement par le Diable pour de bon, sans équivoque...Psychologiquement, cela devenait possible. D'inconscient, mon désir de m'auto-punir devenait clair, et Doudou, par son attitude, m'encourageait indirectement dans cette voie en me signifiant que je ne valais plus rien pour lui. Que j'étais juste bon à me faire baiser comme une chienne par le premier venu.
Je n'avais plus qu'une chose à faire : arrêter la trithérapie et prendre le jus du Diable par tous les trous, puisque je ne valais rien, puisque l'amour ne valait pas mieux qu'un coup de queue... Puisque l'amour ne pouvait pas guérir les blessures d'enfance alors autant crever, crever par le sexe, par le sida, par ce que la société, les livres désignent comme la part d'ombre de l'homosexualité... Oui, nous étions maudits, oui, nous ne méritions rien, oui, c'était plus facile de désigner son homosexualité comme coupable et de retourner sa colère en haine de soi. «Give me the gift», le don de me détruire, et de matérialiser dans mes veines mes douleurs indicibles...
(À suivre).