Des lecteurs qui se sont vu interdire de donner leur sang nous font régulièrement part de leur indignation face à ce qu'ils vivent comme une discrimination. En Juin 2004 «Têtu» publiait une enquête sur le don du sang. Parce que vous continuez à nous faire part de votre indignation sur l'exclusion des gays, nous avons décidé de mettre en ligne ce dossier sur Tetu.com. Afin que vous puissiez vous faire votre propre opinion. La mésaventure de Richard, beaucoup de gays l'ont vécue. «Un vendredi, je me présente au véhicule de don de sang face à l'hôtel de ville de Versailles », écrit ce lecteur dans un courrier reçu à la rédaction en avril dernier. «C'est la première fois que je viens donner mon sang.» Il suit la démarche habituelle : «Je remplis un questionnaire, avant d'être reçu par le médecin. Présentation d'une pièce d'identité, questions sur d'éventuels problèmes de santé, tout est ok.» Mais très vite, un problème se pose : «Le médecin me demande si j'ai déjà eu des rapports homosexuels, je lui réponds que je suis homosexuel, célibataire et que je n'ai pas eu de relations sexuelles depuis plus de quatre mois.» Le verdict est sans appel : «Le médecin me signifie alors (gentiment) qu'étant homosexuel, je n'ai pas le droit de donner mon sang car j'appartiens à une population à risque ! Il me présente alors un imprimé indiquant clairement l'interdiction et m'explique que cette dernière provient du ministère de la santé.» Et Richard de s'indigner : «Nous ne sommes pas aptes à élever des enfants, le «mariage homo» est une hérésie, même notre sang n'est pas bon... Je me sens blessé et humilié.» Jean-François Riffaud, directeur de la communication à l'Établissement français du sang (EFS), reçoit très régulièrement des courriers d'homos en colère. Aussi a-t-il tenu à nous expliquer, longuement, au téléphone puis au cours d'un rendez-vous, ce qui justifiait une mesure excluant les homosexuels masculins mais pas les lesbiennes du don du sang. Le directeur de la communication de l'EFS dit comprendre la colère des gays qui se voient refuser ce qu'ils considèrent souvent comme un acte citoyen. «C'est l'imperfection du principe de précaution. Certains peuvent se sentir exclus sans raison, concède-t-il. Mais c'est un principe sanitaire,il ne faut y voir aucune forme d'homophobie.» Des centres de transfusion décriés Peu d'organismes ont été autant décriés que les centres de transfusion sanguine. Pour comprendre pourquoi, il faut remonter aux premières années de l'épidémie de sida. Dès 1982, la transfusion est le lieu de toutes les interrogations : si le sang est un des vecteurs de ce qu'on n'appelle pas encore le VIH, qu'en est-il du don ? Est-il sûr ? À la fin des années 80, l'affaire du sang contaminé éclate, qui aboutira à la condamnation pénale de plusieurs responsables de la transfusion en 1992 et à l'inculpation de plusieurs ministres, dont Laurent Fabius, Premier ministre en 1985 et blanchi depuis. On sait aujourd'hui que, faute d'une démarche de santé publique, les autorités sanitaires et politiques de l'époque ont laissé le Centre national de transfusion sanguine écouler, au cours de l'année 1985, des stocks de sang contaminés par le VIH. Et la France, pour protéger le test des anticorps mis au point par l'Institut Pasteur, a retardé de plusieurs mois la mise en place du dépistage systématique des dons de sang. Dans le même temps, des milliers de gays sont touchés par le virus. On parle alors de «groupes à risques», c'est les fameux 4 H : hémophiles, homosexuels, haïtiens, héroïnomanes, désignés un peu rapidement comme principaux vecteurs du VIH. Au milieu des années 80, les tests ne permettent pas de détecter les anticorps dans les trois mois qui suivent la contamination. C'est ce qu'on appelle la fenêtre de séroconversion. Le risque est donc élevé de prélever du sang déjà infecté : on préfère alors exclure les populations les plus touchées. À partir des années 90, alors que les hétérosexuels sont de plus en plus touchés et que l'épidémie gagne toujours plus de terrain, on commence à raisonner en termes de «pratiques à risques» plutôt que de «groupes à risques». Une femme ou un homme hétérosexuel multipliant les partenaires sans jamais se protéger a en effet, statistiquement parlant, plus de chances d'être contaminé qu'un homosexuel n'ayant que des relations protégées avec un partenaire unique. Pourtant, la logique des 41 centres de transfusion français ne change pas. Et ce n'est qu'à la fin des années 90 que les structures de don de sang se modernisent : en 2000 est créé un organe national, l'Établissement français du sang, chargé d'harmoniser les règles du don dans toute la France et qui dirige la politique de collecte des 14 centres régionaux de transfusion. Sur le plan scientifique, les techniques progressent et les besoins pour les transfusions se font moins importants (voir encadré). Depuis 2001, soit dix ans après qu'Act Up-Paris en a fait une de ses revendications, l'EFS réalise sur les échantillons de sang, en plus d'une recherche des anticorps classique, un test dit d'antigénémie, qui permet de détecter le virus sept jours après la contamination. C'est peu, mais la fenêtre de séroconversion demeure, même réduite. Le virus de l'hépatite C peut, lui, être détecté au mieux 11 jours après la contamination. Dialogue avec les associations Au début des années 2000, alors que les hétérosexuels deviennent en valeur absolue plus nombreux à être atteints par le VIH que les gays, des associations comme le Centre gay et lesbien de Paris se saisissent du dossier, estimant que la persistance de cette exclusion est une discrimination. Jean-François Riffaud se souvient de sa première rencontre avec les représentants des associations. «Ils étaient très remontés et considéraient cette exclusion comme de l'homophobie. Suite à leurs requêtes, nous avons saisi nous-mêmes le Comité consultatif national d'Éthique [CCNE].» Dans son avis, rendu le 24 janvier 2002, le CCNE admet que les hétérosexuels sont plus nombreux à être touchés par le VIH que les homos. «Toutefois, si l'on tient compte de la taille de chacun des groupes concernés, de l'origine géographique et du sexe des personnes, la prévalence de l'infection [taux de contamination par rapport à une population concernée] reste très supérieure dans le groupe des homosexuels masculins.» Eu égard au risque de prélever le sang de personnes nouvellement contaminées et donc difficiles à dépister , le CCNE réaffirme l'importance de la sélection des donneurs. «En plus de la prévalence plus élevée chez les homosexuels masculins, il y a un autre aspect qui justifie scientifiquement l'exclusion des gays du don du sang : les homosexuels, comme les transfusés, sont ce que l'on appelle des populations sentinelles. Lorsque de nouveaux virus surviennent ou que des anciens réapparaissent, comme la syphilis, les gays sont souvent en première ligne. Or, lors de la sélection des donneurs, il faut s'assurer de ce que l'on dépiste, mais aussi penser à ce qu'on ne peut pas dépister.» La politique de dépistage est d'ailleurs la même partout en Europe. En France, c'est l'Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) qui met en application les règles européennes. En réponse aux associations qui évoquaient le don du sang comme un «droit fondamental et inaliénable», le CCNE répond qu'il s'agit plutôt d'un «devoir d'aide et d'assistance» qui «implique nécessairement le respect des impératifs de sécurité».«Cependant, ajoute le CCNE, il convient de ne pas transformer ce principe légitime de sécurité en stigmatisation ou en mesure qui peut être considérée comme discriminatoire, tel que cela peut apparaître sur les textes remis aux futurs donneurs (et souvent affichés sur les stands d'accueil).» Car c'est là que le bât blesse, Jean-François Riffaud en convient. «Quand des personnes font un geste fort comme de se rendre dans un centre de don et qu'on les refuse, explique-t-il, la moindre des choses, c'est de prendre le temps de leur donner une explication valable. Or, dans certains questionnaires, jusqu'à la fin des années 90, on pouvait trouver une question comme Êtes-vous : 1. Prostitué ? 2. Drogué ? 3. Homosexuel ?.Suite à l'avis du CCNE, nous avons modifié tous les questionnaires, qui ne comportent plus de question à caractère discriminatoire comme l'exemple que je viens de vous citer.» Depuis janvier 2003, l'EFS a également mis en place une formation pour les 500 médecins transfusionnels. L'homosexualité fait partie des sujets qui y sont abordés. Un fichier des exclus Les hommes et les femmes exclus du don du sang sont répertoriés par informatique, que l'exclusion soit définitive ou temporaire (suite à un voyage dans un pays à risque pour certaines maladies tropicales par exemple). Et le motif est dûment consigné. Jean-François Riffaud refuse l'accusation de «fichier d'homosexuels» : «C'est la loi, souligne-t-il. Ces informations sont codées et, de surcroît, protégées par le secret médical.» Les fichiers sont régionaux et les centres ne se les communiquent pas. Les arguments scientifiques qui justifient l'exclusion des gays, pour restrictifs qu'ils soient, ne sont pas contestés par les associations de lutte contre le sida. D'autres sont exclus du don, comme les transfusés, les usagers de drogue, les hétérosexuels multipartenaires, ainsi que ceux qui ont séjourné dans les îles Britanniques pour une durée d'un an et plus (nombre de séjours cumulés) entre 1980 et 1996. Il s'agit d'une précaution maximale face au risque théorique d'une transmission du nouveau variant de la maladie de Creutzfeldt-Jacob par les produits sanguins. Si le don du sang est interdit aux gays, le don d'organes ne l'est pas et les gays peuvent avoir d'autres gestes citoyens... ne serait-ce qu'en participant à la collecte de sang, réalisée en grande partie à l'aide des associations de bénévoles. Texte Xavier Héraud et Christophe Martet Fédération française pour le don de sang bénévole, 28, rue Saint-Lazare, 75009 Paris. Tél. : 01 48 78 93 51. Le don du sang en chiffres 2,4 millions de poches de sang ont été prélevées en 2003 auprès de 1,5 million de donneurs. Ce qui correspond, à peu de choses près, aux besoins des hôpitaux. En 1989, les besoins tournaient autour de 4 millions de poches. Les techniques chirurgicales ont progressé (moins de saignements) et la prescription s'est améliorée. Il n'y a donc pas de pénurie, contrairement à l'idée reçue. 80 % des dons sont utilisés pour des globules rouges, contre 20 % pour le plasma ou de plaquettes (ces dernières peuvent faire l'objet d'un don direct, plus long et plus complexe). Une poche de globules rouges a une durée de vie de quarante-deux jours. Une poche de plasma a une durée de vie de cinq jours. L'EFS a besoin de 8000 dons par jour. |