nchaîner la guerre d'Espagne, ses Brigades internationales, ses différents fronts et la défaite, puis l'Angleterre et les Forces françaises libres, le désert de Libye, l'Italie et la libération de la France, ils sont nombreux à avoir suivi ce chemin. Tous n'ont pas eu la chance de Théo Francos. Pour lui, tout s'est arrêté en septembre 1944 au Pays-Bas, où il est fusillé par les Allemands. Mais l'histoire ne s'est pas interrompue là pour ce fils d'Espagnols arrivé à Bayonne en 1914, âgé d'à peine un mois et dont le père Julio s'était engagé pour défendre la France.
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Elle est un pied de nez permanent au "Viva la muerte", le cri de ralliement franquiste pendant la guerre d'Espagne, lancé par le général Millan Astray, fondateur et chef de la Légion étrangère espagnole en 1920. Elle symbolise le rejet d'un autre général, Francisco Franco, qui déclenche le soulèvement de l'Espagne fasciste, les 17 et 18 juillet 1936.
Théo Francos vit donc toujours dans sa ville de Bayonne, au neuvième étage de son HLM. Seul et autonome, à 92 ans. C'est dans cette ville, où ses parents vivaient depuis plusieurs années, qu'il aurait dû naître. Mais Feliciana, sa mère, avait préféré retourner au village, à Fontihuela, dans la province de Valladolid, pour lui donner le jour. Ce premier voyage avant l'heure est de ceux qui bouleversent une vie. Théo, jeune militant communiste, le refera comme jeune engagé volontaire dans les Brigades internationales en 1936.
Pendant des décennies, Théo Francos est resté silencieux. Pendant un demi-siècle, il n'a rien dit, pas même à ses enfants, des multiples chemins où l'ont conduit ses convictions et encore moins des exploits dont il a été le héros involontaire. Pour dépasser les défaites et les horreurs vécues, il a gardé pour lui les mots de cette époque troublée. Cela en devient presque ironique entre cette balle tapie dans son corps et ses papiers d'identité qu'il avalait sur le port d'Alicante le 31 mars 1939, jour de son anniversaire. Sur ce drôle de gâteau d'anniversaire figurait la mention "commissaire politique", largement de quoi le faire passer par les armes.
"Parfois, la nuit, je ne crois pas moi-même tout ce que j'ai vécu", dit cet homme qui a échappé plusieurs fois à la mort. Il passe sa main noueuse sur ses yeux et explique qu'il ne peut pas oublier, que la nuit il se réveille. "Je suis obligé de sortir, d'aller faire un tour dehors et fumer une pipe." Il est sorti de son long silence en 1996, lorsqu'il a commencé à témoigner dans des écoles. "Il fallait bien que ça sorte, tout ça." Il rencontre alors une journaliste, Christine Diger, avec laquelle il aura de nombreux entretiens, qui aboutiront en 2005 à la publication de son autobiographie, Un automne à Madrid (éd. Atlantica). Dans ce récit Christine Diger entremêle histoire personnelle et données historiques.
Aujourd'hui, les souvenirs se télescopent parfois dans la mémoire de Théo, les périodes se chevauchent, les évocations ricochent comme des balles perdues. Et cela l'agace. Est-ce parce qu'il a tant tardé à témoigner ? Est-ce parce qu'il a lutté en vain pour oublier ? Les épisodes se heurtent, se bousculent sur ses lèvres. Théo saute de Teruel à Tobrouk, de Brest à la Casa de Campo, de l'espagnol au français, du français à l'espagnol. Il en perd, parfois, le fil de son récit. L'âge, sans doute. Mais il sait aussi en rire.
"La mort ?" Il sait que son heure viendra tout en précisant que son médecin lui a dit qu'il en avait "encore pour vingt ans". Tous les matins, il s'impose une heure de marche, avant de déjeuner. Sauf lorsqu'il pleut. L'humidité le fait trop souffrir, elle réveille ses multiples blessures. Son corps porte les marques des combats, de la prison, des internements, de la torture, des largages en parachute pour des missions secrètes derrière les lignes allemandes, de la faim qui dévore les entrailles. Il connaît le goût de l'herbe, comme celui des feuilles d'amandier qui parviennent à calmer la douleur du manque.
Il n'éprouve aucun regret, mais des souvenirs trop lourds qui virent parfois au remords. Dans le désert de Libye, au cours d'une mission qui a très mal tourné, son ami Vidal, le corps criblé de balles et paralysé, lui demande de l'aider à mourir. Théo le porte sur quelques mètres, mais il doit se résoudre à l'abandonner, en accédant à sa demande. "Si c'était à refaire ? Bien sûr que je le referais. Avec le même chagrin." Une nouvelle fois, ses doigts engourdis s'arrêtent sur ses yeux.
Théo n'a pas de regrets, mais il ressent un véritable désenchantement pour le monde. Entre la guerre d'Espagne, les Brigades internationales avec leur idéal de fraternité et la seconde guerre mondiale, il a vécu comme beaucoup d'autres une grande désillusion. "Ce qu'il faut comprendre, c'est que nous pensions poursuivre une lutte identique à celle que nous avions menée en Espagne." Pour Théo, après la guerre d'Espagne, le combat contre le fascisme continuait en Europe et c'est pour cette raison qu'il s'est engagé dans les Forces françaises libres.
"Et après la guerre, on a voulu m'envoyer en Indochine. Je leur ai dit, je viens de combattre le fascisme, et vous voulez que maintenant j'aille combattre un peuple qui essaie de se libérer ?" Théo Francos y aurait pourtant gagné une retraite plus confortable que celle qu'il touche aujourd'hui. Il a refusé la Légion d'honneur, comme la pension que lui offrait le gouvernement espagnol. "Je suis peut-être idiot. Accepter une pension, d'accord, mais à condition qu'elle soit accordée à tous les combattants, pas seulement aux officiers."
De cruelles images reviennent à sa mémoire, celles de ses amis morts en Espagne et au cours de la seconde guerre mondiale. "Si j'avais pu donner ma vie pour que la guerre s'arrête je l'aurais fait sans hésiter." Théo Francos a été condamné à vivre avec son regard bleu et vif. Alerte et souriant, il poursuit son combat et quiconque peut le vérifier dans les rues de Bayonne, lorsqu'il y a une manifestation. Il n'en manque pas