L'un chante, l'autre dessine. Fils d'exilés catalans, Serge Utgé-Royo, né en 1947, a enregistré une dizaine de disques entre révolte et amour de la poésie, en évitant habilement les tics incantatoires de la chanson protestataire. Père d'Adèle Blanc-Sec, Jacques Tardi, né en 1946, est un des auteurs de bande dessinée les plus respectés, que ce soit pour ses albums sur la Grande Guerre ou ses illustrations des romans de Léo Malet ou de Céline. language=javascript>OAS_AD('Middle');</SCRIPT> src="http://pubs.lemonde.fr/RealMedia/ads/cap.cgi?c=ovni&dv=1&e=30d&s=1"></SCRIPT>
Ces deux anars devaient se rencontrer. Ce qui fut fait en 1999, à l'occasion d'un récital de Serge Utgé-Royo dans la salle parisienne L'Européen. Tardi se plongeait alors dans l'histoire de la Commune (18 mars-28 mai 1871) en adaptant Le Cri du peuple de Jean Vautrin. Il dessina le livret des Contrechants... de ma mémoire, précieux recueil d'airs antimilitaristes et libertaires réunis par Utgé-Royo, mêlant La Cucaracha, Bella Ciao, Le Déserteur, Le Temps des cerises à ses propres textes - dont Sur la Commune. Le chanteur les interprétera dimanche 16 et lundi 17 mai au Trianon, à Paris, tandis que le quatrième tome du Cri du peuple, consacré à la fin de la Semaine sanglante, est attendu pour l'automne. Tardi et Utgé-Royo expliquent comment évoquer, à travers leurs arts respectifs, cette mémoire sociale.
Quelle place tient la Commune dans la formation de votre conscience politique ?
Serge Utgé-Royo : Ma première école communale a été l'école Eugène-Varlin -élu de la Commune- à Paris. Mon père m'a expliqué pourquoi elle s'appelait ainsi. Typographe, anarchiste, il avait vécu la guerre d'Espagne, comme mon grand-père. Il y avait là-bas quelque chose de sans doute comparable à la Commune : des artisans, des ouvriers, des petites gens se sont interrogés sur l'autogestion et la démocratie directe.
Jacques Tardi : Mes parents, commerçants, n'étaient pas politisés. Je me suis intéressé à la guerre de 14-18 à travers ma grand-mère, qui me racontait les misères faites au grand-père, gazé, cardiaque, qui allait me chercher à l'école. Après, il y a eu des lectures et l'envie de montrer ça en images. S'ajoute la guerre de mon père, qui s'était engagé. Tous les jours, à midi, cet homme défait, aigri, parlait de sa captivité. Je lui ai demandé de raconter et il a rempli six cahiers d'écoliers - je n'exclus d'ailleurs pas d'en faire quelque chose. Des deux guerres mondiales, il était normal que je remonte à 1870, l'Alsace et la Lorraine, la Commune. Chez moi, c'est en désordre. Le moteur, c'est l'indignation, qu'il s'agisse de 14-18 ou de la Commune - 150 morts côté versaillais, de 20 000 à 30 000 chez les fédérés. La hargne contre les "Pruscos" de Versailles, Mac-Mahon et Thiers.
Vous pensez en avoir fini avec 14-18 ?
J. T. : Non, parce qu'il y a énormément de choses à dire sur les mutineries. Ce n'est d'ailleurs pas le terme approprié. Les officiers n'ont pas été agressés, c'était une grève. "Les troufions vont tous se mettre en grève", dit La Chanson de Craonne.
Dans les notes de Contrechants... de ma mémoire, Serge Utgé-Royo indique que cette chanson est "un texte anonyme, probablement collectif". Il y a chez vous deux une volonté de redonner la parole aux oubliés de l'histoire.
J. T. : Ce qui m'intéresse, ce n'est pas le "héros", mais le personnage auquel je vais pouvoir m'identifier. Un pauvre type qui subit, n'a peut-être pas bien réfléchi. Les "anonymes" sont surtout des personnages fictifs indispensables quand on raconte une histoire. Rien n'est pire que "l'histoire de France en bande dessinée". Il faut une intrigue policière, une vengeance, des poursuites.
S. U.-R. : Il faut une dimension de plaisir. Je me sens parfois presque obligé de m'excuser de chanter des choses terribles, alors j'écris des musiques gaies. Cela fait passer le principal : l'information historique.
J. T. : Avec des moyens d'expression aussi différents que la chanson ou le dessin, on rame pour parler de ces gens-là. Je ne sais pas ce qu'il en reste... Ce que j'ai fait sur 14-18 facilite le travail des enseignants. C'est une revanche sur mon instituteur qui déchirait les illustrés pris dans mon cartable.
Le souci pédagogique anime aussi les Contrechants. Vous mentionnez l'origine et le cheminement de chaque chanson, comme Le Temps des cerises.
S. U.-R. : C'est un chant d'amour sans références sociales. Le texte de Clément a été écrit en 1866, puis Antoine Renard, chanteur lyrique, en a déposé la musique en 1868. Mais aucune trace ne prouve que Le Temps des cerises ait été chanté pendant les événements. A son retour d'exil, Clément l'a dédié à une certaine Louise, ambulancière de la Commune. C'est à ce moment que cette chanson est devenue un symbole.
J. T. : Mon grand-père la chantait en fin de repas. Pour moi, c'était le drapeau rouge, la couleur des cerises. A ce sujet, lors d'une signature, un lecteur m'a dit : "Dans votre truc, il n'y a que des drapeaux rouges et pas de drapeaux noirs !" Mais il n'y en avait pas ! Ils apparaissent en 1883, quand Louise Michel brandit le crêpe porté en deuil de la Commune lors d'une manif.
Comment évitez ces anachronismes ? Quelles sources utilisez-vous ?
J. T. : S'il y a un quatrième tome, c'est parce que j'ai ajouté énormément de matériel au roman de Vautrin. Il va très vite sur la Semaine sanglante. Moi, je suis les événements heure par heure. Je recoupe entre Lissagaray, Vuillaume -deux témoins- et des bouquins historiques, et je relève quantité de contradictions. Cela ne m'empêche pas de faire des erreurs. Sur les photos qu'on connaît de lui, Vallès est barbu. Je l'ai donc dessiné avec la barbe. En fait, avant le début de la Commune, il se rase et s'évade de prison. Comment récupérer cette affaire ? En relisant L'Insurgé, je m'aperçois que Vallès parle d'un voisin de palier, Tardy, auquel il confie la copie de ses textes. J'ai fait une entourloupe à l'histoire : Tardy a conseillé à Vallès de se raser à la fin de la Commune pour échapper aux Versaillais...
Les photographies apportent-elles une aide ?
J. T. : Elles sont toutes posées, avec le Chassepot. Les appareils ne permettaient pas de reportage. Les photos des ruines ont été prises un mois après, les rues avaient été dégagées. Il faut donc réimaginer les lieux. Vuillaume, pinailleur exemplaire, donne énormément d'informations. En remontant la rue des Partants, il parle de fermes, de jardins mystérieux.
Ce travail a-t-il changé votre vision de la Commune ?
J. T. : Pas dans l'esprit, mais on doit réévaluer des personnages comme Rigault et Ferré -délégués à la Sûreté générale-, même s'ils n'avaient qu'une vingtaine d'années. Le quatrième tome évoquera la répression, mais aussi les exactions de la Commune. Exécuter Darboy -l'archevêque de Paris- était une erreur. C'était un brave mec, qui essayait d'arranger les choses. Si on parle d'individus, on se fait piéger. Car je dessine toujours les églises avec une certaine répulsion. Les communards - ce mot versaillais est d'ailleurs péjoratif, il faut dire "communeux" - les avaient saccagées pour en faire des lieux de réunion et ils avaient prévu de foutre le feu à Notre-Dame. Aujourd'hui, il faudrait tout de même créer une association pour la destruction du Sacré-Cœur -édifié en "expiation" de la défaite de 1870-. C'est une insulte à la Commune et une horreur architecturale.
Propos recueillis par Bruno Lesprit
Ecouter et lire
Concert :
Serge Utgé-Royo, "No Pasaran ?", avec Philippe Mira (piano), Jack Ada (guitares), Jack Thysen (basse), Anaïs Moreau (violoncelle), Jean-My Truong (percussions). Les 16 (à 17 h 30) et 17 (à 20 h 30) mai au Trianon, 80, boulevard de Rochechouart, Paris-18e. Mo Anvers ou Barbès-Rochechouart. Tél. : 01-43-52-34-20 ou 01-43-52-20-40.
Disque :
Contrechants... de ma mémoire, un coffret de 2 CD, Edito-Hudin/Mélodie Distribution.
Albums BD :
Le Cri du peuple, de Tardi d'après le roman de Jean Vautrin, Casterman. 1. Les Canons du 18 mars (2001). 2. L'Espoir assassiné (2002). 3. Les Heures sanglantes (2003). Le quatrième tome, Le Testament des ruines, doit paraître à l'automne.