"C'est dans la logique"

co-fondateur avec Jean-Paul Sartre de
Libération,
auteur de "Libé, l'oeuvre impossible de Sartre", Ed. Albin Michel, 02/04,
animateur d'un blog sur Sartre (http://sartre.blogspirit.com/)
Comment peut-on résumer Serge July et son histoire avec Libération ?- L'arrivée d'Edouard de Rothschild et sa logique économique et capitalistique n'a jamais été celle de Serge July. Lorsque je l'avais appris, j'avais été assez dubitatif sur cet attelage. Pour comprendre, il faut revenir à l'origine du journal.
Libération a toujours eu une détestation de l'argent. Tout au cours de son histoire,
Libération a toujours eu des gens fortunés qui se sont penchés sur son destin, qui lui ont apporté des fonds, moi le premier, sans esprit d'en tirer un intérêt particulier. De son côté, Serge July n'a jamais été un gestionnaire. Il avait d'autant moins cette culture de l'argent qu'il a toujours su s'entourer de gens qui avaient le même vision que lui du journal. Mais
Libération n'a pu échapper à la réalité économique. A l'arrivée d'Edouard de Rothschild, Serge July ne tenait pas vraiment à rester, c'est Rothschild qui a souhaité qu'il reste. Se séparer de l'homme qui incarne le journal n'aurait pas été un bon calcul. Mais July n'a jamais aimé partager le pouvoir.
Il perd aujourd'hui parce qu'il n'a pas su déléguer, et parce qu'il ne s'est pas intéressé à la réalité économique du journal. Je me souviens que son modèle était Pierre Lazareff (directeur historique de
France soir, ndlr). Mais aujourd'hui, aucun patron de presse ne peut plus fonctionner comme Lazareff le faisait. De tous ceux qui étaient à l'origine du journal, Serge était le seul qui avait la passion de la presse. Il est entré dans la presse comme il est entré dans le maoïsme: en militant. C'est un homme de conviction, extraordinairement bosseur. Mais aujourd'hui, le départ de July est dans la logique.
Quelle réaction peut on imaginer de la part de la rédaction ?- Peu de gens de l'équipe originelle sont encore au journal. Pour les autres, on voit bien que l'équipe qui est là ne connaît absolument pas l'histoire du journal. Ils ne se rendent pas compte qu'ils sont les héritiers d'une histoire extraordinaire. Pour eux, July était un rempart à Rothschild. Je pense qu'ils ont conscience tout de même que quelque chose se termine. Que
Libération devient un journal comme un autre.
Quel avenir, aujourd'hui, pour Libération ?- Rothschild l'a dit. Il veut faire un groupe de presse avec. La presse va mal, surtout la presse quotidienne. Je ne suis pas sûr que
Libé soit capable de trouver une orientation et un souffle suffisant qui lui permette de retrouver sa place. Pour la succession, il y aura beaucoup de prétendants, beaucoup de projets. On parle d'Edwy Plenel. Il est en train de lever des fonds pour faire un journal, mais je n'y crois pas trop. Ca ne ferait qu'exacerber la concurrence avec
Le Monde. A l'intérieur de la rédaction, je ne vois pas qui pourra succéder à July. Antoine de Gaudemar va partir, c'est sûr. Donc je ne vois pas. De manière plus générale, je pense qu'il faut une personnalité avec du charisme, une renommée, qui ait la reconnaissance du public, de l'équipe et de l'investisseur. Il faudrait quelqu'un comme Laurent Joffrin.