| Guillaume Depardieu, 32 ans, acteur. Troublant et troublé, il défie sur une seule jambe l'ogre adoré auteur de ses jours. Empapaouté | |||||||||||||||||||||||||||||
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Il porte un treillis mais ce n'est en aucune façon une tenue de camouflage. Il ne se censure en rien, il dit tout (1) : l'enfant solitaire, la drogue-défi, le gigolo «pour femmes et hommes», la prison ferme, les frasques du blouson doré, les fulgurances du comédien météorique et les angoisses du musicien inachevé, son mariage, sa fille, sa séparation, son amputation. Et son père, sempiternellement. Son père absent, violent, aimant, silencieux, perdu. Un père lassé, fâché, qu'il réinvente à sa guise entre demande affective sidérante chez un homme de 32 ans et lucidité au laser envers ceux qu'on admire trop pour ne pas le leur faire payer. Pourquoi maintenant ? Pourquoi encore ? Pourquoi se mettre tellement à nu quand on est tellement à vif ? D'abord pour l'indépendance que donne l'argent. Pour ne pas perdre un à-valoir sur un roman qui tarde à venir. Guillaume D. est un «fils de» qui s'étrangle de ce noeud coulant, qui se débat dans cette toile d'araignée aimante, qui réside dans la maison voisine de celle de sa mère, mais qui est trop orgueilleux pour s'admettre héritier. Il faisait les poches de ses parents, dealait plutôt que de demander. Il débridait ses motos «à 320 sur l'autoroute», voyage maintenant en Mercedes que conduit son assistant, toujours cette habitude de mener grand train, mais son avenir manque d'assurance. Il se veut chanteur, acteur, producteur, mais il sait qu'à mesure qu'on s'habituera, sa jambe, qui fait sa terrible gloire, finira par le handicaper. Et, puis au-delà des droits d'auteur, c'est aussi une façon de revendiquer ses droits sur l'auteur de ses jours. Il est peut être «en manque de son père», comme le dit Marc-Olivier Fogiel qui a conduit le livre-entretien, Guillaume sait aussi insister sur les impairs et manques de Gérard. S'entremêlent un «amour, toujours» infantile avec un «pour solde de tout compte» adolescent, un «toi, mon tout» mystique avec un «moi, c'est mieux que toi et toi, c'est moins que rien» dévastateur. Jeune coq efflanqué, abîmé, crêpant la crête du roi de la basse-cour, lui volant dans les plumes à défaut de s'y blottir. Au point qu'on jurerait avoir entendu le gros gallinacé grommeler «protégez-moi de mes enfants, je m'occupe de mes parents», comme en Chiraquie d'autres se défient de leurs amis. Donc, G. et G., initiales communes pour un cannibalisme affectif où le plus goulu n'est pas le plus dodu, pour une dévoration du faible au fort comme il en est des dissuasions. Gégé, le Gargantua des champs, qui bouffe à tous les rateliers mais plus vraiment à la mangeoire familiale, et Guillaume , le fils amaigri et torturé, qui voudrait reconstituer un bonheur Kodachrome de vacances fusionnelles en camping-car dans le Berry ou sur le sable de l'île Maurice, quand il était blond comme les blés et que son père était encore le plus fort, le plus musclé. Gégé qui, toujours, s'échappe, fuit son petit monde pour conquérir le grand, et Guillaume qui tente de l'y ramener par tous les moyens et jamais n'y parvient. Des transgressions répétées (braquages, vols, injures, conduites en état d'ivresse) comme une demande de loi que Gégé n'incarnera jamais. Une tendance à le placer «tout en haut» et à se voir plus bas que terre, quand Gégé, lui aussi, aime se mettre minable (beuverie, boulimie, bizness barjot avec Castro ou Khalifa) pour ne pas avoir à brandir le sceptre de la raison, de la mesure, et autres hochets de vieux rois impuissants. Et on finirait par croire que c'est par dépit et masochisme mêlés que le fils de l'ogre a retourné l'arme contre lui et a sacrifié sa jambe, histoire de trancher le lard d'Obelix, de rapetisser Gulliver, d'émasculer Barbe-Bleue. Castration par procuration ? Ce serait oublier la douleur quotidienne enfin vaincue, le besoin de redémarrer autrement, la nécessité d'irrémédiable pour envisager d'y remédier et la lassitude de tout ça d'un fils fanfaronnant : «Mon père, je l'ai déjà tué mille fois en rêve». Et préférant cet autre rêve d'après l'opération, raconté à Gérard, qui était contre l'intervention et ne trouva pas ça drôle : «J'étais entouré de filles nues qui me suçaient le moignon.» G. et G. Différences brandies, ressemblances chéries. Guillaume le prolixe, le provo, l'«impudique» (dixit Gégé) qui se répand pour dénoncer le silence de son paysan de père. Guillaume qui l'esquinte en «hypocrite, faux cul, menteur, rancunier, froussard, pas solide» et se célèbre a contrario en «exalté, loup solitaire, fonçant droit dans le mur, supportant pas le mensonge». Tout ça ne l'empêchant pas de décrypter avec tendresse comment leurs excès se font écho. Gégé, ses maîtresses, ses bordels, ses partouzes, sa bonne santé à profusion. G. et ses tentatives de gigolo pédé pour interroger la «part féminine» de son père. Gégé, son besoin de faire pisser la vigne et le pétrole, son goût pour le liquide, pour «la fraîche». G., sa compulsion financière à l'identique sitôt devenu soutien de famille. Gégé, ses tatouages, son ventre. G. ses cicatrices, sa jambe. Et Gégé qui supplie Balladur de sortir G. de prison. Et Gégé qui fait, coup sur coup, accident de moto, alcool au volant et cinq pontages. Pour éprouver ce que G. a vécu. Pas pour le réprouver. Grandi à gauche, Depardieu-fils croit au progrès et à l'éducation. Il ne se résigne pas à la répétition des névroses, au triomphe du déterminisme. Et le père de Louise («pour Louise Michel»), 3 ans, d'affirmer : «Les enfants sont faits pour dépasser leurs parents.» Mais, gibier de divan au long cours comme papa, il ajoute : «Longtemps, j'ai tout fait pour ne pas le dépasser, pour le laisser là-haut. Ce qui tombe bien, il a peur d'être dépassé.» Et c'est parfois à se demander si, malgré ses déclarations d'intention et son agressivité cinglante, Guillaume tient vraiment à sortir de l'ombre, à traiter d'égal à égal. Lui, l'adepte des Sex Pistols, lui qui porte barbiche blonde et lunettes rondes des anarchistes russes du XIXe siècle, serait ainsi bizarrement en phase avec sa génération des 30-40, si gentillette, incapable de liquider ses devanciers, trop occupée à regretter son Ile aux enfants et à pleurer la mort de Cloclo. Il se lève. S'approche du bar en boitant moins qu'un Rimbaud qui aurait survécu à la gangrène. Il reste cette «émotion ambulante» dont parlait Julie, sa soeur. Commande un Perrier Citror. Et demande à son interlocuteur s'il n'a pas, lui aussi, un nom trop lourd à porter. photo Antoine d'Agata (1) Tout donner (Plon). | ||||||||||||||||||||||||||||