| | Vingt-trois ans après la mort de l'ogre génial du cinéma allemand, la richesse multiple de sa production est à nouveau à l'honneur avec la sortie en DVD de plusieurs coffrets prestigieux, précédée d'un passage des films en salle et d'une rétrospective au Centre Pompidou. Le cinéma social, sexuel, politique de Fassbinder est bien plus moderne qu'il n'y paraît. Les jeunes éditeurs de Carlotta Films notamment ne s'y sont pas trompés.
Par Cyril Legann, Didier Roth-Bettoni
Mort il y a plus de vingt ans, Fassbinder semble plus actuel que jamais. Ses films sont pourtant le témoignage d'une époque, les années 60/70, dans la société allemande. Pour Julien Navarro, éditeur chez Carlotta Films il n'a pas 30 ans, comme la plupart des membres de ce dynamique et inventif éditeur et membre du conseil d'administration du Festival de films Gay et Lesbien de Paris, "les années 60 sont un tournant important qui constitue la base de notre société actuelle. On trouve chez Fassbinder, comme chez beaucoup d'autres artistes de sa génération, une dénonciation prémonitoire des dérives qui nous préoccupent encore aujourd'hui : matérialisme exacerbé, consommation de masse, toute puissance des médias, marchandisation des corps..."
Ce qui fait que ses films sont toujours aussi forts aujourd'hui, malgré l'évolution des mœurs et de la société, c'est "son attachement à raconter des histoires à la fois très réelles, c'est-à-dire dans le monde quotidien, et emblématiques : ses personnages sont aussi des figures exemplaires, qui représentent une époque ("Maria Braun" , "Lili Marleen") ou des rapports humains universels ("Petra von Kant", "Tous les autres s'appellent Ali", "Le droit du plus fort" ). Sa façon souvent crue, radicale, désespérée, de raconter ces histoires est aussi ce qui en fait des œuvres dramatiques d'une force capable de toucher encore aujourd'hui."
La question de l'homosexualité, et d'une manière générale celle de la perméabilité des genres, sont très présentes chez Fassbinder. Là encore, c'est un discours très moderne qu'il propose : "Dans "Le droit du plus fort", il s'agit de raconter une histoire mettant en scène un couple d'hommes sans que l'homosexualité des personnages ne pose un problème vis-à-vis de leur entourage." Il montre qu'elle est d'autant mieux acceptée dans les milieux bourgeois dès lors qu'il y a des intérêts financiers en jeu (le personnage joué par Fassbinder lui-même est présenté aux parents de son petit ami lorsqu'il s'apprête à leur concéder un prêt pour le redressement de l'entreprise familiale).
Chez les jeunes cinéastes actuels, l'influence de Fassbinder se fait sentir, en particulier chez quelqu'un comme François Ozon. Il a adapté une pièce inédite du cinéaste allemand écrite à 19 ans : "Goutte d'eau sur pierres brûlantes", qui est aussi son film le plus abouti à ce jour. Il poussera l'hommage jusqu'à reproduire le style vestimentaire et les décors de l'époque, bien qu'il n'y ait aucune précision de temps (ni de lieu) dans le film. Ozon semble également proposer la même démarche d'histoires assez simples et emblématiques sur le mode du post-mélo ("5X2" sur l'impossibilité du couple, "Sous le sable" sur la difficulté du deuil). Le rythme de production (un film par an) et la place des femmes à travers des actrices charismatiques tenant souvent le rôle principal sont également des points communs évidents. Malgré cela, il semble qu'aujourd'hui, l'émergence d'artistes aussi créatifs et contestataires que Fassbinder, Paul Morrissey ou Pier Paolo Pasolini (autres cinéastes ressuscités en DVD par Carlotta) dans les années 60, paraît difficile: "Fassbinder et Pasolini ne sont pas simplement "engagés". C'est leur posture critique systématique, due à leur personnalité historiquement unique qui a fait d'eux des "êtres politiques" par excellence : il s'agit de jouer un rôle dans la société. Chacun dans son pays a marqué profondément leur génération et les suivantes. La société se transformait en même temps qu'ils créaient, et leurs créations étaient aussi impliquées dans cette transformation. On peut dire aujourd'hui qu'on hérite de leurs œuvres, de leurs idées, et les redécouvrir permet de juger de ce qui a été transmis effectivement."
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